Le numérique est l’un des rares secteurs où l’emploi progresse presque sans interruption depuis dix ans. C’est aussi l’un de ceux où l’écart entre les femmes et les hommes reste le plus visible. Pourtant, les lignes bougent : les femmes y entrent plus vite que les hommes, les politiques publiques se fixent des objectifs chiffrés et de nouvelles portes d’entrée s’ouvrent, de l’alternance à la reconversion en milieu de carrière. Tour d’horizon de ce que disent vraiment les données, et de ce qui reste à transformer.
Un secteur qui recrute, des femmes encore minoritaires
Selon Eurostat, plus de 10 millions de personnes travaillaient comme spécialistes des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’Union européenne en 2025, soit 5 % de l’emploi total. La France en comptait 1,4 million, deuxième contingent européen derrière l’Allemagne. Derrière ce terme statistique se cachent des métiers très variés : développeuses et développeurs, administrateurs de réseaux, expertes en cybersécurité, analystes de données, architectes de systèmes. Des emplois souvent qualifiés : une large majorité de ces spécialistes sont diplômés de l’enseignement supérieur.
Le revers est connu. En 2025, les hommes représentaient encore 80,5 % de ces spécialistes dans l’Union : moins d’un poste sur cinq est occupé par une femme. En France, Eurostat recense 279 700 femmes spécialistes des TIC, soit là aussi environ une sur cinq. La Roumanie fait figure d’exception, avec 27,6 % de femmes, la part la plus élevée de l’UE, tandis qu’en Tchéquie les hommes occupent plus de 87 % de ces emplois.
Une progression plus rapide qu’on ne le croit
Le tableau n’est pourtant pas figé. Entre 2015 et 2025, le nombre de femmes spécialistes des TIC dans l’Union a augmenté de 89,1 %, contre 53,5 % pour les hommes. En rythme annuel, cela représente une hausse moyenne de 6,6 % par an pour les femmes, contre 4,4 % pour les hommes. Dans 24 pays de l’Union, la part des femmes a progressé sur la décennie ; au Luxembourg, elle est passée de 13,7 % à 20 %.
Ces chiffres décrivent une dynamique, pas encore une révolution : la part des hommes n’a reculé que de trois points en dix ans. Mais ils montrent que l’idée d’un numérique « naturellement masculin » ne résiste pas à l’examen. L’histoire le rappelle d’ailleurs : aux débuts de l’informatique, la programmation était souvent confiée à des femmes, avant que le métier ne se masculinise à mesure qu’il gagnait en prestige et en salaire.
Le tri commence dès le lycée
Pour comprendre l’écart, il faut remonter le parcours scolaire. Les chiffres clés 2025 du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche sur l’égalité entre femmes et hommes sont parlants : à la rentrée 2023, 46 % des filles de terminale n’avaient choisi aucun enseignement de spécialité scientifique, contre 26 % des garçons. À l’inverse, 33 % des filles suivaient deux spécialités scientifiques, contre 52 % des garçons.
L’écart se prolonge ensuite dans le supérieur. En 2023, les femmes représentaient 30 % des diplômés d’un titre d’ingénieur, contre 22 % en 2000 : un progrès réel, mais lent. Dans les masters d’informatique, elles ne pèsent qu’environ un quart des diplômés. C’est précisément ce déséquilibre que vise le programme « TechpourToutes », inscrit dans le plan interministériel pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2023-2027 : il entend accompagner 10 000 filles vers les filières du numérique d’ici 2027, avec la Fondation Inria et plusieurs partenaires associatifs et académiques.
Pourquoi l’enjeu dépasse la seule égalité
L’Union européenne s’est fixé, dans sa stratégie pour la « décennie numérique », l’objectif de 20 millions de spécialistes des TIC en emploi d’ici 2030, en l’associant explicitement à une meilleure convergence entre femmes et hommes dans ces métiers. Avec un peu plus de 10 millions de personnes aujourd’hui, l’objectif paraît difficilement atteignable si la moitié de la population reste en marge.
Il y a aussi une question de qualité des outils. Applications de santé, logiciels de tri de candidatures, assistants vocaux : ces produits sont conçus par des équipes dont la composition influence les choix techniques, qu’il s’agisse des données à collecter, des usages à tester ou des risques à anticiper. Des équipes plus mixtes ne garantissent pas des produits parfaits, mais elles réduisent les angles morts. Des travaux universitaires ont par exemple montré que des systèmes commerciaux d’analyse faciale se trompaient bien plus souvent sur les visages de femmes à la peau foncée que sur ceux d’hommes à la peau claire.
L’argent, l’autre plafond de verre
Créer son entreprise dans la tech suppose souvent de lever des fonds, et c’est là qu’apparaît un deuxième écart. Dans un rapport publié en 2020, la Banque européenne d’investissement (BEI) relevait que les femmes représentaient environ 52 % de la population européenne, mais seulement 30 % des fondateurs de start-up, et que les jeunes pousses dirigées par des femmes n’étaient pas financées sur un pied d’égalité avec celles dirigées par des hommes. Le même rapport notait que les sociétés d’investissement comptant des femmes parmi leurs associés étaient plus de deux fois plus susceptibles d’investir dans des entreprises dirigées par des femmes.
La leçon est simple : la mixité ne se joue pas seulement parmi celles qui codent, mais aussi du côté de celles et ceux qui décident où va l’argent. Réseaux d’investisseuses, programmes d’accompagnement et fonds dédiés aux fondatrices se sont multipliés ces dernières années en Europe ; leur effet réel sur les montants levés reste toutefois difficile à mesurer.
Les nouvelles portes d’entrée
La bonne nouvelle, c’est que le numérique n’exige plus forcément un parcours d’ingénieure tracé dès la seconde. Les formations courtes, l’alternance et les reconversions ont ouvert des chemins plus divers. Beaucoup de métiers du secteur, gestion de projet, conception d’interfaces, analyse de données, sécurité, accessibilité numérique, mêlent compétences techniques et savoir-faire acquis ailleurs : connaissance d’un domaine, sens du service, rigueur juridique ou pédagogique.
Le compte personnel de formation peut financer une partie de ces parcours, à condition de vérifier que la formation visée débouche sur une certification reconnue. Associations professionnelles et réseaux de femmes du numérique proposent de leur côté mentorat, rencontres et interventions dans les établissements scolaires, pour que les collégiennes et lycéennes puissent s’imaginer dans ces métiers avant de faire leurs choix d’orientation.
Se lancer : cinq questions à se poser
- Qu’est-ce qui m’attire vraiment ? Créer, analyser, protéger, organiser : chaque verbe mène à des métiers différents.
- Quelles compétences ai-je déjà ? Une expérience dans la santé, la finance ou l’enseignement est un atout pour travailler sur des outils destinés à ces secteurs.
- La formation est-elle reconnue ? Vérifier son inscription au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) avant de s’engager, surtout pour les cursus payants.
- Puis-je tester avant de tout changer ? Cours en ligne gratuits, ateliers d’initiation ou période d’immersion en entreprise permettent de confirmer l’envie.
- Qui peut m’accompagner ? Réseaux professionnels, mentorat, communautés locales : on progresse plus vite entourée.
Parier sur l’avenir numérique, pour les femmes, ce n’est donc pas seulement entrer dans un secteur porteur. C’est aussi peser sur la manière dont seront conçus les outils que tout le monde utilisera demain.
Sources
- Eurostat, « ICT specialists in employment », Statistics Explained (données 2025)
- Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, « Vers l’égalité femmes-hommes ? Chiffres clés 2025 »
- Banque européenne d’investissement, « Funding women entrepreneurs: how to empower growth », 2020
- Buolamwini J., Gebru T., « Gender Shades », Proceedings of Machine Learning Research, 2018
Photo : Christina Morillo, StockSnap (CC0)

